mardi 22 décembre 2015

#3 - Entre tradition et perdition : la geisha traditionnelle du Japon

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En 2015, si on vous soumet ces mots : mangas, jeux télévisés complètement loufoques, sushis ou encore shintoïsme, il y a de fortes chances que vous pensiez au Japon. Heureusement que ce pays ne se limite pas qu'aux "ramen" et à San Goku, ce serait donner raison aux représentations véhiculées principalement par Internet.

Pays aux traditions ancestrales variées, nous allons donc nous attarder sur une pratique encore existante de nos jours mais en voie imminente de disparition, celle des geishas. Sa réputation en Occident n'est malheureusement guère flatteuse. Souvent assimilées à la prostitution (à tort), cet article sera l'occasion de casser quelques stéréotypes et idées pré-conçus faits à l'encontre de ces femmes cachant des secrets intéressants et pour le moins surprenants.


La jolie japonaise par excellence !

Bien qu'elles donnèrent leur nom à un objet sexuel (tu y as pensé hmm...), les geishas sont loin d'être affiliées à une unique fonction sexuelle réductrice qui est la "femme-objet" servant à assouvir les désirs sexuels masculins dont on omet trop souvent d'autres compétences. Les geishas sont avant tout des artistes "revendiquées" : elles s'ouvrent aux arts corporels traditionnels japonais comme la danse ou encore, elles chantent et jouent plusieurs instruments, là aussi issus de la culture nippone. J'ai dit "revendiquées" car j'ai lu quelque part que leurs intérêts artistiques pour ces passe-temps ne justifient pas forcément d'une habileté sans faille... En gros, elles sont pas terribles, mais je n'en suis point sûr ! La geisha, c'est le raffinement et la beauté à la japonaise. Toujours bien apprêtée, elle se vêtit d'un kimono ample et soyeux aux couleurs chatoyantes et diverses, plus les couleurs sombres de son kimono dominent, plus la geisha est âgée. Des cheveux et un chignon traditionnels complètent le tout, ornées d'abondantes fleurs. Enfin, le maquillage blanc aux joues et pomettes rosées et les lèvres teintes en noires ou violettes sont un peu la cerise sur le gâteau comme on dit dans nos contrées familières. Il ne suffit pas de présenter ces caractéristiques pour se prétendre geisha, il faut également maîtriser un autre art plus subtil : l'art des bonnes manières (à la japonaise toujours !), savoir servir le thé convenablement par exemple qui font d'elles le summum de cette discipline. 

Posé ? Bien ou bien ?

De nos jours, ils n'existent plus beaucoup de geishas, bien qu'il semblerait q'un regain pour cette coutume vaille la peine d'être soulevée. Elles avaient pour rôle de divertir une classe aisée de la société en pratiquant des arts traditionnels japonais, elles sont pour ainsi dire des "femmes de compagnie". Mais être geisha, ce n'est pas qu'un métier mais un mode de vie quotidien. Les geishas se remarquent également dans leurs démarches, dans leurs gestuelles si particulière qu'elles font constamment. L'image de prostituée que trimbale ces femmes est exagérée, rare était cette tentation chez elles. Si ce pas était franchi, le déshonneur pouvait s'abattre sur la pauvre gourgandine, et le déshonneur au Japon, c'est jamais très recommandé. Des rapports sexuelles cordiaux pouvaient tout à fait être concevable mais n'étaient pas systématiques pour autant, donc rien à voir avec la réputation sulfureuse des pseudo-péripatéticiennes.

Toujours est il que ces respectueuses femmes dont la vie dépendait de cette coutume sont les garantes d'une culture japonaise en voie d'extinction, elles sont aussi le vestige de nos anciennes représentations envers ce pays aux pratiques nouvelles et changeantes, ce qu'il faut bien évidemment accepter.

Une face cachée lugubre

Mais peut-être que cet étalage descriptif vous semble trop familier et trop informatif. Ce qui suit l'est beaucoup moins fort heureusement pour vous. Parce que pour faire dans la simplicité, la geisha a un rapport très étroit avec la mort ! Point final merci bye !...

Non, impossible de vous laisser sur cette fin si peu originale. Impossible car simplement, tout ce qui lie la geisha à la mort résulte dans son apparence et dans son comportement. Premièrement, la peau blanchâtre si ce n'est entièrement blanche du visage et de la nuque rappelle le teint caractéristique du cadavre fraîchement décédé (JOIE ET GAIETÉ !). Autres traits empruntés aux défunts : celui des cheveux, des lèvres, des sourcils et même des dents peints en noirs ainsi que les yeux rétrécis grâce au maquillage marquent encore plus cet aspect morbide dont le sens pourrait échapper à l'étranger non-connaisseur de ce symbolisme. 

Deuxièmement, comme je l'ai introduite, la façon de marcher et de bouger de la geisha est singulière. Ces mouvements sont flottants, elles traînent des pieds laissant transparaître une certaine lourdeur lancinante et son allure est lente comme un fantôme errant. Une geisha, c'est un peu un cosplay pour une Zombie Walk sans le sang et les plaies ouvertes purulentes, une morte-vivante soft esthétisée pour ainsi dire.

Nous aurions pu penser que ces manières et cet accoutrement étaient purement décoratifs inspirés d'un folklore nippon ancestral afin de rendre un hommage à la potentielle culture prétendument disparue... Mais non en fait ahah ! Et vous me direz donc si vous me suivez bien sûr, pourquoi alors un client japonais s'offre-t-il les services d'une femme émanant la mort à tout bout de champ dans son apparence et  dans son comportement ? Pourquoi un tel désir maccabre ?


La mort, concept universel chez l'Homme... Question existentielle, quand tu nous tiens !

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José Pazó, philosophe espagnol, a tenté de répondre à la question complexe de ce désir pour un mort. Il en conclut dans un de ses articles que la geisha symbolise un amour maternel et que les rapports entre geisha et client montrent le franchissement de la barrière interdite de l'inceste. Cet amour universellement tabou selon Claude Lévi-Strauss naît sur le visage de la geisha, l'homme étant désireux de vouloir se défaire d'un deuil trop douloureux peut-être semble vouloir démontrer qu'il y a une non-acceptation du décès de cette dernière. En somme, ces femmes représentent une substitution de façade maternaliste puissante, une sorte de compensation pour ces hommes endeuillés afin de rendre éternelle la mère qui les a aimés, élevés, instruits et éduqués. Une relation semi-incestueuse dans certains rapports qui peut tiquer pour nous, bien que la notion du complexe d'Œdipe ne nous soit pas étrangère pour autant mais ce rapproche non sans mal à ce que je suis entrain d'évoquer depuis tout à l'heure. Les geishas possèdent désormais l'héritage d'un Japon en extinction, cette attribution de la mère morte n'étant qu'une partie immergée de l'iceberg qui ne fera sans doute plus jamais surface car cette signification commence à disparaître. Un rêve que beaucoup de sociétés convoite se concrètise alors, celui de voir sa mère atteindre le stade d'une certaine immortalité, une grande affection se dégagera entre le client et la geisha. Le devenir de notre enveloppe corporelle et de notre âme à la fin de notre vie nous font éveiller des inquiétudes, des interrogations, on cherche à l'expliquer par tous les moyens, que ce soient dans les domaines scientifiques et philosophiques, ou que ce soient dans les temps de nos aïeux ou à notre époque.


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Qui aurez-pu penser qu'une telle figure de la mort pouvait être ainsi représenter ?
La mort interpelle. Quelque soit la société, une attention particulière sera apportée à ces défunts. Qu'ils soient enterrés, momifiés, incinérés, photographiés et j'en passe, nous cherchons à les mettre en valeur, à les aider à franchir un passage vers un au-delà rassurant. Rassurant pour eux, mais rassurant pour nous, afin de couler une existence heureuse loin des tumultes de la souffrance psychologique et de la douleur physique, indicateurs d'un rapprochement avec la frontière du trépas. Ces rites de passage, notamment abondamment décrits par l'anthropologue folkloriste français Arnold Van Gennep (bien qu'elles datent, ses interprétations des rites sont toujours valables de nos jours), entretiennent nos rapports avec la mort, on invente des histoires, des mythes, des poèmes, des prières et des chants, comme si nous érigeons la mort tel un dieu en colère à apaiser, de sa bienfaisance, laissera la vie sauve aux habitants terrestres et un repos calme et mérité à nos cher(e)s âmes dont nous pourrons peut-être retrouver une trace après notre déclin ou la perdre pour toujours. Rendre hommage aux défunts disparus est peut-être aussi un moyen d'éviter de penser à notre inévitable destin ?


Gilles BOETSCH & Dorothée GUILHEM, Rituels de séduction, 2005, CNRS Editions, 220 p.

Liza Dalby, Geisha, 2003, Payot, 440 p.

Claude Lévi-Strauss, Le regard éloigné, 1983, Plon, 398 p.


José PAZO, La beauté et la mort au Japon, 2011, ERES, 212 p.
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Arnold Van Gennep, Les rites de passage, 1909, Picard, 288 p.

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