En premier lieu, faire un vilain doigt à votre patron (je vous conseille de faire cela si vous avez précédemment prévu un matelas financier des plus confortables). Secundo, n'avoir aucune idée de destination (logiquement, le point d'arrivé sera votre point de départ, c'est déjà ça...). Troisièmement, oubliez d'emmener votre dentifrice et votre brosse à dents (surtout sa brosse à dents !), et surtout, je vous conseille très fortement d'omettre tout type de papier, style passeport et carte d'identité, permettant votre identification auprès des douaniers frontaliers (sérieux c'est nul les contrôles à la frontière...). J'aurais pu continuer cet éboulement de conseils par un quatrièmement, un cinquièmement, un sixièmement et user de mes talents de mathématiciens (que je n'ai pas...) pour poursuivre cette suite infinie mais je ne suis pas là pour ça, j'en suis navré.
J'espère que vous avez quand même compris qu'il fallait éviter d'appliquer mes conseils susmentionnés, où vous risquez une amère déconvenue... Au lieu de cela, je vais plutôt ériger mon avis sur cette pratique du tour du monde qui devient de plus en plus populaire autour de cette question : c'est bien ou pas bien ? Et pour rendre ce topo moins barbant, je vais associer à l'argumentaire qui va suivre une croyance que vous avez entendu parler mais dont le sens vous semble peut-être méconnu : celui de la réincarnation dans l'hindouisme.
"Passer, je ne fais que passer !"
Je tiens à repréciser que ce qui va venir tient d'une approche personnelle. Tel que j'imagine un tour du monde, il s'étend dans un premier temps sur une longue période (environ 1 an, on va dire). Le but est de traverser de nombreux pays (sauf si c'est en bateau) de préférence à pied, en stop, en voiture, à vélo, etc... jusqu'à revenir à son point de départ en ayant fait au préalable le tour du globe. Sur ce chemin hasardeux, vous croiserez des gens qui vous aideront et/ou des gens qui vous emmerderont. Vous transportez vos imposants bagages à travers montagnes, champs et villes dans des endroits totalement merveilleux ou des lieux absolument exécrables. Vous retiendrez de ce voyage des moments inoubliables comme la fois où vous avez rencontré un sympathique gars qui vous a hébergé gracieusement ou la fois où vous vous êtes fait taxer beaucoup d'argent par un chauffeur de taxi qui a un peu profité de vous. Dans ces souvenirs, vous garderez le bon comme le mauvais, à n'en pas douter !
Qu'est ce que j'en pense concrètement ?
Il est clair que l'aventure vous attend avec ce genre d'expédition et que c'est un moyen radical pour s'ouvrir et pour faire-valoir vos aptitudes à vous débrouiller en toutes circonstances. Vous passerez votre temps à découvrir des paysages hauts en couleurs, à admirer les piliers d'anciennes civilisations à leur apogée au travers d'édifices et de musées, de goûter à diverses spécialités culinaires, à rencontrer de nouvelles personnes, à danser, chanter, jouer... C'est génial tout ceci, mais au final, c'est quoi le problème ?
| "Je suis la reine du monde là !!!" |
Hindouisme, système de castes et réincarnation
La réincarnation tient une grande place dans l'hindouisme. Elle participe en Inde en partie à la structuration des systèmes de castes, c'est à dire, une structure sociale qui se fonde sur une organisation hiérarchique. Cet aspect particulier de cette religion fut très abondamment enrichi par les recherches de Louis Dumont, un anthropologue français structuraliste spécialiste de l'Inde. Pourquoi d'un coup d'un seul je vous parle de cela ? Car si la réincarnation existait réellement sous cet aspect dont je vais vous expliquer les principes de base ci-dessous, je remettrai en cause mon avis sur le tour du monde et sans tarder, j'arrêterai d'écrire cet article pour partir sans rechigner vers de nouveaux horizons.
Louis Dumont constate que les pratiquants hindous se subdivisent en deux extrémités : les Infâmes et les Élites. Les Infâmes appelés aussi Intouchables, très pieux, sont impurs et miséreux, ils se situent en bas de l'échelle sociale. Ils font les sales besognes boudés par l'Elite. Les Élites sont au contraire en haut de la hiérarchie. Symboles de pureté, ils possèdent énormément de richesse et de pouvoir.
Au commencement de la vie humaine, les hindouistes naissent tous Infâmes. Pour accéder au stade prestigieux des Élites, il faut s'adonner aux corvées et aux travaux ingrats mais surtout le plus important, vouer son âme et son esprit aux dieux hindouistes. Au cours d'une vie d'Homme, il est impossible de monter au stade supérieur. Donc pour que l'Infâme puisse atteindre enfin le Graal ultime, il doit procéder à plusieurs réincarnations via une transmigration de son âme. Il lui faudra plusieurs existences pour enfin jouir d'une situation qu'il rêvait lors d'ultérieures vies. Et encore, seules ses tâches accomplies et sa ferveur lui permettront d'être acceptées au niveau suivant. Sachant aussi que le mariage entre Infâme et Elite est formellement prohibé. Mais pour exister, les Élites dépendent des Infâmes car c'est eux qui travaillent pour leurs causes.
Louis Dumont remarquera que la dualité régit ce système de castes. En effet, voici quelques exemples d'opposition : l'Infâme/l'Elite, le bas/le haut, l'impur/le pur, la pauvreté/la richesse, le travail/l'oisiveté... Ces antonymes nous montrent cependant une articulation huilée entre ces deux groupes, ce que cherche à démontrer la théorie anthropologique du structuralisme (dont nous parlerons peut-être une autre fois), la réincarnation étant leur unique point de ralliement. Par contre, je ne sais pas une telle considération des castes persistent encore car les études de Louis Dumont remontent aux années 60, 70, donc les informations sont à prendre avec pincettes et à vérifier avec d'autres auteurs et études plus récentes, j'ai pris l'exemple de la réincarnation pour illustrer un avis. Et je ne tiens pas réduire les castes à deux entités, le système est éminemment plus complexe.
Me lancer corps et âme dans un tour du monde en l'accomplissant avec une aussi grande dévotion que les Infâmes souhaitant devenir des Élites me paraît pas mal dans l'approche. Cela me permettrait de contourner l'aspect "passif" que reflète le tour du monde d'aujourd'hui en règle général, selon moi. Ce qui me plairait dans ces multiples vies, ce serait de m'intégrer complètement dans ces pays, et pourquoi pas faire une vie entière, quitte à avoir 200 vies pour avoir de nouveaux potes, un autre travail, venir en aide plus facilement, vivre un autre quotidien que tu peux maîtriser sans pour autant passer pour un banal touriste non connaisseur des coutumes et rituels, même si cela induit de vivre ou de survivre dans un pays en guerre ou en proie à la famine. Le bémol résulte seulement dans le fait que cela n'est pas réalisable, car la réincarnation n'existe potentiellement pas...
Le système de castes et le tour du monde : reflet de l'individualisme ?
Le tour du monde comme cette pratique dans l'hindouisme reflètent pour moi l'individualisme dans ses plus beaux habits. Atteindre un but personnel afin de bâtir un Moi plus heureux, plus puissant et expérimenté par rapport à Autrui, sans se soucier directement du malheur autour de Nous. Car oui, si vous envisagez de faire un tour du monde, vous êtes dans l'obligation de franchir la barrière de la misère, un tour du monde offre une multitude de possibilité de déambuler dans les pays les plus pauvres de la planète peu importe par où vous songerez de passer, à moins d’enfiler les bottes de 7 lieues grâce à Air France pour jouer avec complaisance à saute mouton. Vous la contemplerez, impuissants, cette misère.
A la place d'être en total inaction face à la pauvreté et face à la guerre dans des nations plus "exotiques" que nous visitons sans une once d'empathie, que faudrait-il faire ? L'humanitaire, ça te tenterai ? A suivre...
Rober Deliege, La religion des Intouchables de l'Inde, 2004, Presses Univ. Septentrion, 165 p.
Louis Dumont, La civilisation indienne et nous : esquisse de sociologie comparée, 1967, Armand Colin, 116 p.
Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 1895, Alcan, 333 p.
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